Le soubresaut - juil 08

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Lettre confidentielle Asie21 n°9 - Juillet-août 2008

Faits

Dimanche 29 juin 2008, avaient lieu des élections législatives en Mongolie. Mais contrairement aux scrutins précédents, la proclamation de leurs résultats ne s’est pas déroulée dans le calme et a entraîné de multiples violences à Oulan Bator, la capitale. Au terme d’une semaine d’agitation qu’avait à peine calmée l’état d’urgence proclamé pendant cinq jours par le Président Enkhbayar dès le 1er juillet, le bilan est lourd : 5 morts, plus de 300 blessés, 700 arrestations, plusieurs bâtiments publics incendiés et totalement détruits, dont le siège du Parti Populaire Révolutionnaire Mongol (PPRM, ancien Parti communiste), vainqueur du scrutin avec 47 sièges de députés sur 76. À l’échelle d’un pays de moins de 3 millions d’habitants, cet épisode fait figure de véritable séisme politique.

Enjeux

Si l’on n’a pas connaissance de la présence, en Mongolie, des ONG occidentales qui ont fortement participé à la série de “révolutions colorées” qui ont essaimé dans les anciennes républiques socialistes du pourtour de l’actuelle Russie (Géorgie, Ukraine, Kirghizstan…), on sait que de nombreuses sectes religieuses chrétiennes s’y sont développées après 1991, avec le puissant soutien des Églises américaines. Il est également révélateur que Condoleeza Rice, Secrétaire d’État américaine, se soit longuement entretenue avec son homologue mongol, peu après les élections, pour l’exhorter à « respecter la loi » dans la gestion des émeutes. Les États-Unis, s’ils ne peuvent pas être raisonnablement suspectés d’avoir incité aux troubles, sont indubitablement intéressés à accroître leur influence en Mongolie.

Pour l’heure, le pays reste néanmoins principalement l’objet de la rivalité russo-chinoise. La Russie y a perdu un large terrain depuis la fin de l’Union soviétique, tandis que la Chine est désormais devenue le principal partenaire de la Mongolie. Cette dernière est vaste et bénéficie d’un sous-sol remarquablement riche en ressources minières, qui attirent les convoitises.

Commentaires

La Mongolie faisait partie, jusqu’en 1991, de la communauté des États socialistes, fidèle allié de l’Union soviétique au point d’avoir souvent été appelée la “seizième république soviétique”. Toutefois, cette orientation géopolitique présentait une double originalité. D’une part, c’est dès 1924, deux ans seulement après l’Union soviétique elle-même, que la Mongolie devint une République Populaire, bien avant donc le reste des territoires que l’URSS soumit ou domina (y compris les États baltes qu’elle annexa). D’autre part, la disparition du régime s’y est produite de manière totalement pacifique, au profit de partis politiques rejetant vigoureusement l’héritage marxiste-léniniste. La proximité soviéto-mongole avait été tellement forte que cette alternance apparut autant comme un éloignement vis-à-vis de la Russie que comme un péripétie de politique intérieure.

Bien qu’évincé du pouvoir central, le PPRM conserva une certaine influence, notamment dans les zones rurales, qui n’ont donc logiquement pas participé à la contestation du résultat électoral. C’est là, au sein d’une société assez largement traumatisée par les circonstances de la transition post-socialiste (privatisations, hausse du coût de la vie, montée du chômage…) qu’il construisit son retour aux responsabilités, à partir de 1997. Mais celui-ci s’effectua dans un climat fragile, en l’absence de majorités parlementaires claires : à plusieurs reprises, le PPRM dut partager le pouvoir avec ses principaux opposants du Parti Démocratique Mongol (PDM). Ce sont ces deux partis qui seuls pouvaient aspirer à la victoire lors des élections du 29 juin. Associés au pouvoir entre 2004 et 2007 dans une grande coalition, ils se révélèrent incapables de présenter des projets clairement identifiés, susceptibles de mobiliser une population largement indifférente aux jeux de couloirs du parlementarisme mongol : la participation au scrutin fut de 10 % inférieure à celle des élections précédentes.
Il serait absurde de prétendre, avec certains dirigeants du PDM, qu’une nouvelle “révolution colorée” a été tuée dans l’œuf par l’armée mongole, appelée en renfort par le gouvernement du PPRM. Mais il serait naïf d’estimer que la transition pacifique qui s’est opérée en Mongolie durant les années 1990 a immunisé le pays contre toute instabilité future. Des ressources minières importantes, une position géopolitique majeure entre la Chine et la Russie, une classe politique stérile, une société lourdement fragilisée par l’appauvrissement économique et la fracture entre les campagnes et la capitale, constituent un ensemble de raisons qui doivent conduire à ne pas sous-estimer le soubresaut mongol de juillet 2008.

Patrick Dombrowsky